Jeudi 8 décembre 2011 4 08 /12 /Déc /2011 19:48
- Par Alain Haye - Publié dans : Nouvelles


 


 

Aujourd'hui, j'héberge avec plaisir, une nouvelle de Fabienne Desseux qui s'intitule : Page Blanche

 

L'humanité oublait


Au début Alzheimer ne touchait presque uniquement que les personnes âgées. Puis quelques cas ont été décelés chez des individus moins vieux – autour de quarante ans – et  insensiblement la maladie a commencé à s'immiscer chez les trentenaires, pour enfin se répandre chez les jeunes adultes et les adolescents.

L'humanité s'effaçait.

Les humains bataillaient pied à pied. Mais rien n'y faisait. Comment transmettre des solutions si chacun désapprenait même les choses les plus essentielles. Une course contre la montre était engagée mais l'adversaire avait toujours une longueur d'avance.

Petit à petit les journaux se firent moins nombreux, faute de gens se rappelant comment les faire exister. Les médecins notaient scrupuleusement les conclusions de leurs recherches, mais sans mémoire, ils n’en comprenaient plus les résultats. On oublia alors ce contre quoi on se battait. Les têtes pensantes ne pensaient plus. Les gouvernements ignoraient leur raison d’être. Les familles ne se reconnaissaient plus.

L'humanité régressait.

On ne sut plus comment faire fonctionner l’informatique, l'économie, l'agriculture.

Les villes s’éteignirent. Le chauffage s'arrêta. Bientôt les peuples oublièrent à quoi servaient les maisons, les couvertures. Ils ne savaient plus ouvrir une boîte de conserve alors que les placards étaient encore garnis. Ils mourraient entourés d’une opulence ignorée. Enfin ils se sont dénudés ; l’art de la couture s'étant perdu dans les sables de l'oubli.

Instinctivement, chacun essaya de survivre en chassant, en cueillant. Mais l'ombre continuant de grandir, les hommes oublièrent comment chasser et quoi manger. Et les populations moururent de plus belle.  

Mais ils n'oublièrent jamais une chose : comment se reproduire. L'homme ne parlait plus, ne pensait plus, survivait au petit bonheur la chance, mais continuait à copuler et à procréer.

Les enfants livrés à eux-mêmes, mouraient en grand nombre. Mais certains survivaient malgré tout au froid et à la faim, mués par l’instinct des jeunes animaux qu’ils étaient devenus. Un jour un petit d'homme, assis dans la boue, tapait vigoureusement, les mains à plat, en faisant gicler la matière dense et collante.

Son regard, un instant se figea.

Il enfonça profondément ses doigts dans la terre meuble. Puis avec précaution s'approcha d'un pan de mur situé à proximité. D'un geste délicat, il porta une main boueuse contre la paroi, déposant une trace nette sur la pierre.

Un autre enfant s'approcha. Il observa longtemps le dessin de cette main minuscule.

Un sourire naquit alors sur son visage.

Un sourire oublié.

 

L'humanité renaissait.  

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Jeudi 1 décembre 2011 4 01 /12 /Déc /2011 23:59
- Par Alain Haye

Dans le cadre des Vases Communiquants,

le Grapho.blog accueille ce mois-ci le poète Eric Dubois,

alors que vous pouvez me retrouver sur son blog.


Dans l'aube
il y a juste une hypothèse Qui résonne de son chant approximatif Je regarde Paris avec un œil neuf Lessivé des pluies de l'année Transformé par le travail du temps Une sorte de courage m'anime En constatant que tout vibre encore On pourrait penser que rien ne change On aurait tort cependant Les décennies ont leurs habitants Mais ce n'est jamais à demeure Il y a sans cesse des départs ERIC DUBOIS / Novembre 2011 http://ericdubois.over-blog.fr

Eric Dubois est né en 1966 à Paris.

Auteur de plusieurs ouvrages de poésie dont entre autres

« L’âme du peintre » ( publié en 2004) ,

« Allée de la voûte »(2008), « Les mains de la lune » 

(2009) aux éditions Encres Vives,

« Estuaires »(2006) aux éditions Hélices

( réédité aux éditions Encres Vives en 2009)

« C'est encore l'hiver »(2009) et

« Radiographie » (2011) sur www.publie.net

« Entre gouffre et lumière » (2010) chez L'Harmattan

« Le canal », « Récurrences » (2004)

« Acrylic blues »(2002) aux éditions Le Manuscrit.

Participation à de nombreuses revues.

Textes inédits dans les anthologies

Et si le rouge n 'existait pas ( Editions Le Temps des Cerises, 2010)

et Nous, la multitude( Editions Le Temps des Cerises, 2011)

Pour Haĩti( Editions Desnel, 2010)

Poètes pour Haĩti(L'Harmattan, 2011)...

Responsable de la revue de poésie en ligne

« Le Capital des Mots ».

Blogueur : « Les tribulations d'Eric Dubois ».

 

http://www.ericdubois.fr

http://ericdubois.net

http://le-capital-des-mots.fr

 

 

 Plus d'infos sur les Vases communicants 

http://www.liminaire.fr/spip.php?article1148

 

La listes des blogs participant aux Vases Communicants

de Décembre  2011

http://rendezvousdesvases.blogspot.com


 

 


 

 


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Jeudi 3 novembre 2011 4 03 /11 /Nov /2011 12:01
- Par Alain Haye - Publié dans : Nouvelles

Mort_Burton_1-copie-2.jpg Elle n’avait pas cessé tantôt de jurer tantôt de geindre, se plaindre, comme jour de Toussaint, quoique, nous n’étions que la veille.

 

 

- « Et pourquoi pas demain… c’est demain le 1er novembre ?  Et pourquoi je n’ai pas épousé un voleur de fleurs, de fleurs des champs, ou un voleur d’amour… Mais pourquoi ?? » 

Elle égrainait un chapelet de pourquoi, de comment... depuis notre entrée dans le petit cimetière de Sainte-Colombe des Bois.

 

Parce que nous sommes de la race des thaumaturges mon aimée et qu'on ne peut s'unir qu'entre membres d'une même caste, me persuadai-je, mais je ne dis mot. Je savais qu’elle était perdue dans les affres de la souffrance, celles du travail qui venait de commencer, raison pour laquelle je n’avais pu attendre le 1er novembre.

De toute façon,  je ne savais pas plus voler de fleurs des champs que d’amour, et on ne m’avait pas destiné à de telles bagatelles. A la Cour des miracles, chacun son sacerdoce. Il y a longtemps que j’avais abandonné ces futilités à d’autres, enterré mes rêves depuis mon premier vol de mort. Rien d'autre ne savais-je défouir.

 

La lune était pleine, gaie comme une ampoule. La brise chaude d’un été indien qui n’en finissait pas de finir faisait frémir les chrysanthèmes dont certaines pierres tombales en étaient déjà couvertes.

 

Elle traînait du pied sur le gravier des allées du cimetière comme un enfant qu’on tire à l’école. Je la "tirais", vers le petit carré, des petites tombes, des petits défunts, morts à peine franchi le seuil de la vie.

La pierre tombale, blanche, était grande comme un gâteau de mariage.

 

Georges-Emmanuel De Guirec

10 février 1959 – 2 mars 1959

 

Je m’accroupis pour chasser d’un bras les plaques funéraires, inepties vaines et égotiques. Des morceaux de marbre froid comme la mort et qui ne servent qu’à flatter les égos « chagrineux » de ceux qui-restent, quand ils ne sont pas morts à leur tour, sachant que les morts ne lisent plus.  Les cimetières sont faits pour les vivants pas pour les morts.

 

- « Viens manamour, viens ! »

Elle savait le rituel, mais qu’on la guide, encore, toujours, comme à chaque vol.

Avec précaution et tendresse, je l’allongeai sur le marbre tiède de la demeure éternelle de Georges-Emmanuel De Guirec, mon élu de l’année.

 

Du sang avait coulé sur ses jambes blanches, jusqu’aux chevilles… Elle écarta les cuisses maculées avant que j’enfouisse ma tête sous sa robe noire y lécher sa plaie vive de ma langue avide.

 Quand je relevai la tête, haletant, je la vis, pleurer des larmes de sang, se mordant les lèvres de tourment.

Je la pénétrai sans plus attendre.

Sa pâleur miroita à la lune et les perles de sang sur son visage luisirent comme des gouttes d’eau noire.

Nous jouîmes à l’unisson à s’en arracher le cœur, mêlant nos larmes, nos salives au goût métallique de sang frais.

Je me relevai le souffle court, happant l’air, ma bouche grande ouverte au vent, une bave rose coulant de mes lèvres, bras ballants,  sexe endolori.

Elle, resta prostrée, les cuisses envahies de soubresauts quand je vis enfin le sommet d’un crâne distendre son sexe cramoisi.

-« Oui, c’est bien, c’est ça… Il arrive » l’encourageai-je doucement, ému comme au premier matin.

 

Dix minutes auront suffit pour que l’enfant-mort renaisse à la vie, sans un cri, sans un pleur… une crème.

Je pris le bambin d’os chenus que j’enveloppai de mon écharpe, le tendis au ciel comme témoin et le posai délicatement sur la poitrine de sa régénératrice. C’était fini, fini…

- « On ne l’aura pas volé celui-là » posant mes lèvres souriantes sur les siennes.

- « Je t’aime mon voleur de mort, je t’aime, je t’aime… Jamais d’autre,  jamais d’autre que toi… » me souffla-t-elle à l’oreille, caressant doucement le crâne du petit squelette dont les côtes se soulevaient à chacune de ses respirations.

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Samedi 29 octobre 2011 6 29 /10 /Oct /2011 12:04
- Par Alain Haye

Plume ne peut pas dire qu’on ait excessivement d’égards pour lui en voyage. Les uns lui passent dessus sans crier gare, les autres s’essuient tranquillement les mains à son veston. Il a fini par s’habituer. Il aime mieux voyager avec modestie. Tant que ce sera possible, il le fera.

Si on lui sert, hargneux, une racine dans son assiette, une grosse racine : « Allons, mangez. Qu’est-ce que vous attendez ? »

« Oh, bien, tout de suite, voilà. » Il ne veut pas s’attirer des histoires inutilement.

Et si la nuit, on lui refuse un lit : « Quoi ! Vous n’êtes pas venu de si loin pour dormir, non ? Allons, prenez votre malle et vos affaires, c’est le moment de la journée où l’on marche le plus facilement. »

« Bien, bien, oui… certainement. C’était pour rire, naturellement. Oh oui, par… plaisanterie. » Et il repart dans la nuit obscure.

Et si on le jette hors du train : « Ah ! alors vous pensez qu’on a chauffé depuis trois heures cette locomotive et attelé huit voitures pour transporter un jeune homme de votre âge, en parfaite santé, qui peut parfaitement être utile ici, qui n’a nul besoin de s’en aller là-bas, et que c’est pour ça qu’on aurait creusé des tunnels, fait sauter des tonnes de rochers à la dynamite et posé des centaines de kilomètres de rails par tous les temps, sans compter qu’il faut encore surveiller la ligne continuellement par crainte des sabotages, et tout cela pour… »

Bien, bien. Je comprends parfaitement. J’étais monté, oh, pour jeter un coup d’œil ! Maintenant, c’est tout. Simple curiosité, n’est-ce pas. Et merci mille fois. « Et il s’en retourne sur les chemins avec ses bagages.

Et si à Rome, il demande à voir le Colisé : « Ah ! Non. Ecoutez, il est déjà assez mal arrangé. Et puis après, Monsieur voudra le toucher, s’appuyer dessus, ou s’y asseoir. C’est comme ça qu’il ne reste que des ruines partout. Ce fut une leçon pour nous, une dure leçon, mais à l’avenir, non, c’est fini, n’est-ce pas. »

« Bien ! Bien ! C’était… Je voulais seulement vous demander une carte postale, une photo, peut-être… si des fois… « Et il quitte la ville sans avoir rien vu.

Et si sur le paquebot, tout à coup le Commissaire du bord le désigne du doigt et dit :

« QU’est-ce qu’il fait ici, celui-là ? Allons, on manque bien de discipline là, en bas, il me semble. Qu’on aille vite me le redescendre dans la soute. Le deuxième quart vient de sonner. » Et il repart en sifflotant, et Plume, lui, s’éreinte pendant toute la traversée.

Mais il ne dit rien, il ne se plaint pas. Il songe aux malheureux qui ne peuvent pas voyager du tout, tandis que lui, il voyage, il voyage continuellement. »

 

Henri Michaux - Plume (extrait)

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Vendredi 28 octobre 2011 5 28 /10 /Oct /2011 12:06
- Par Alain Haye - Publié dans : Nouvelles

Scene_de_bistrot_Sylvia-Trouve.jpg- « Et vous faites quoi dans la vie ? »

- « Je suis peintre animalier. »

 

Le Bistrot d’Orsay était bondé, comme chaque midi.

 

- « Ah ! Bonjour monsieur Bean, z’êtes pas en avance jurd’hui… » Le loufiat affairé à chalouper entre les tablées, les coudes virevoltant au dessus de la cohue méridienne, leva son bras devant moi que la sueur aigre m’agressa les narines, me désignant une table au fond de la salle où avait commencé de déjeuner un petit homme chauve à moustache rousse portant un tablier bleu moucheté de taches multicolores et qui venait de se faire servir des pieds de veau sauce ravigote entourés de pommes de terre vapeur quand je me suis présenté m’asseoir face à lui.

 

Il me fit quelque place à sa table, me lançant un gras bonjour, soulevant quelque peu les fesses de sa chaise.

Après quelques minutes durant lesquelles je plongeai encore tout habillé dans la carte des plats, il me dit par-dessus :

- « Je vous conseille les pieds de veau sauce ravigote… c’est leur spécialité. Il n’y a qu’ici que j’en mange des pareils. »

- « Ah bon !? » fis-je, descendant la carte pour le remercier d’un regard. Pas convaincu que mon estomac en apprécie l’augure, je remontai la carte sur mes yeux pour me le cacher, apercevant par en-dessous des traces de peinture sous ses ongles.

Il avait l’air d’un habitué alors que je l’étais et ne l’avais jamais vu auparavant ici. Il y a des gens qu’on croise tous les jours et qu’on ne voit jamais.

 

Je me réfugiai sur le menu du jour ; une escalope vénitienne accompagnée de fusili lunghi bucati, me décidant à quitter mon pardessus après que le serveur eut enregistré ma commande. Qu’est-ce qu’une escalope peut avoir de vénitien ?

En attendant mon plat, mon hôte me proposa un verre de sa bouteille, du médoc, que l’hypocrite que je suis ne sut refuser, m’obligeant du coup à engager la conversation, moi qui suis plutôt taiseux.

 

- « Et vous faites quoi dans la vie ? »

- « Je suis peintre animalier. »

- « Ah !! Un artiste, ça m’a toujours fait rêver, moi qui n’ai jamais su tenir un crayon et encore moins un pinceau. Vous devez connaître le tableau de Rosa Bonheur : « Labourage nivernais », non ? Parce que je viens de cette région, le Nivernais, voyez ? »

- « Non ! »

Ce « non » m’emperla.

 

- «… et, c’est quoi vos animaux de prédilection, ceux que vous aimez particulièrement peindre ? » demandai-je alors, d’un air le moins empesé que je pus.

- « Un peu de tout, mais j’aime bien les insectes, les fourmis, surtout les fourmis, les noires, c’est un exercice de style pour moi. Bien sûr, à la demande, je peins des lézards, des couleuvres, des souris, des chats, chiens, lapins, perroquets, canaris… enfin toutes sortes d’animaux domestiques. Mais les fourmis, ça c’est mon truc, ma marque de fabrique. Bon, il m’arrive aussi de peindre des poissons quelques fois…mais je n’aime pas trop peindre des poissons ! » Il parlait sans cesser de sucer ses pieds de veau que je ne voyais que son crâne confit de tâches de rousseurs, rousses comme sa moustache ravigotée.

- « Ah oui, les poissons, ce doit être une technique spéciale. »

J’eus hâte que mon escalope arrivât.

 

-  «  (…) Et les animaux sauvages, ça ne vous tente pas ? »

- « Si si bien sûr, c’est un rêve pour moi… »

- « Et alors, vous n’avez jamais essayé de peindre, je ne sais pas moi, un lion, une girafe, un hippopotame ou un éléphant tiens ? »

- « Ah un lion, ç’aurait pu, mais non ! Quant à peindre une girafe, un hippopotame ou un éléphant, quand bien même on me le demanderait, c’est mission impossible ou alors, il faudrait que je me rende sur place. »

- « Vous rendre sur place, oui, enfin… »

- « Ben oui, ils ne rentreraient pas dans mon atelier, et puis, il faudrait les endormir, s’ils bougent, comprenez, je ne peux pas travailler proprement ! Y’a bien une fois, si, j’ai peint une truie, oui, oui, une truie, énorme, près de 300 kg ! Bon, ce n’est pas vraiment une bête sauvage une truie, mais quand même, 300 Kg, ça l’fait ! Chez un ami, enfin le mari d’une cousine, qui sont éleveurs, dans le Finistère, voyez ? »

- « Non. »

- « J’étais là-bas pour le baptême de la p’tite dernière, Elvire qu’ils l’ont appelée. Bon, bref. Elle venait de mourir (…)

- « Oh quelque malchance, le jour de son baptême (…)

- « Ah, mais non, je parle de la truie, oui, qu’est morte le jour du baptême de la p’tiote… Enfin, que le mari de ma cousine a estourbie pour l’occasion. Non, vraiment, ç’a été une belle expérience ma foi. Donc, le mari de ma cousine l’avait accrochée par un tendon de la patte au croc d’une poutre, dans le garage, avec un bras Hercule, la tête en bas avant de l’égorger pour la saignée, que je pouvais en faire le tour… Et là, vraiment, je vous assure, j’ai pris mon pied ! Je l’avais peinte en CENDRILLON !! Ça m’avait pris toute la nuit quand même hein ! Mais le résultat était là, magnifique ! Une vraie tuerie !! Ah ah !! Je vous dis pas la tête du boucher et des amis le lendemain matin ! »

 

Elle est inexprimable cette peur archaïque qui vous envahit subitement, où l’on se sent aussi seul qu’un nourrisson au fond d’un couffin abandonné sur la bande d’arrêt d’urgence d’une autoroute polonaise un jour de pluie, et mon escalope qui n’arrivait pas.

 

- « Excusez-moi, je vais aux toilettes… me ...laver les mains… »

Baissant la tête sur une dernière resucée, mon peintre animalier leva sa paume en signe d’acquiescement.

 

Au troisième coup frappé à la porte des W.C, je me décidai à en sortir. L’eau froide me rafraîchit, j’avais comme un coup de fièvre, qu’est-ce que j’étais pâle !

 

A mon retour, à la table, mon peintre n’y était plus. Ne restait que la bouteille de médoc au tiers encore remplie quand le serveur arriva, un plat au-dessus de sa tête. Je n’avais auparavant jamais ressenti autant de plaisir à l’arrivée d’une escalope. Mais, il s’arrêta deux tables plus loin déposer le plat et d’une enjambée me fit face.

 

- « Z’êtes arrivés un peu tard monsieur Bean, plus d’escalope ! Je vous sers une échine de porc avec les fusili lunghi bucati ? » s’essuyant les mains dans son torchon.

- « Euh ???? … ben disons que…je sais pas… Il vous reste des pieds de veau sauce ravigote ? »

-  « Ah, depuis l'temps que vous venez monsieur Bean, devriez savoir qu’on ne fait pas d’ça ici. C’tait une blague,  hein ? Bon, une belle échine de porc alors… allez ça roule ! »

 

- « Et une échine de porc fusili lunghi bucati pour monsieur Bean, OUNOooo !!

 

Ne regarde pas la salle, ne bouge pas, fixer la bouteille, respirer, respirer, respirer….

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Mardi 11 octobre 2011 2 11 /10 /Oct /2011 12:08
- Par Alain Haye

Un matin, il s’évertua à marcher en équilibre à pas de fourmi sur le fil du caniveau, frontière entre la chaussée et le trottoir, comme une épreuve sportive qu’il s’imposait, non encore répertoriée par le Comité olympique.

Il était improbable.

 

Ce n’était pas tant son souffle rauque d’asthmatique, son visage dévasté par un eczéma opiniâtre, qu’on aurait dit qu’un papillon s’était écrasé en plein vol sur la racine de son nez étalant ses ailes roses sur ses pommettes à vif et lui dessinant un masque de loup vénitien derrière lequel l’Etienne cachait un air ahuri. Une tête, si on peut appeler ça ainsi, coiffée d’une botte de paille explosée, saupoudrée de confettis de peaux mortes que ça le démangeait tant et tant, surtout en été, qu’on s’en grattait pareillement de le voir faire, des fois, à force.

 

Au début, on n’en voulait pas dans la bande, il faisait tâche. Mais il était comme un vieux chat pelé que tu lui fous un coup de pompe comminatoire pour qu’il s’en vire voir ailleurs qu’il revient le jour suivant, et que tu lui refous un coup de pompe encore plus fort qu’il revient derechef le jour suivant… comme dans la comptine pour enfants. Qu’il a le cuir tanné par le sort, que tu t’en fatigues de lui botter le train au matou. Alors, tu finis par te lasser et un jour qu’est pas fait comme un autre tu le laisses se coucher dans un coin de ta vie. Même qu’un soir, à ton propre étonnement, tu t’inquiètes qu’il ne soit pas venu ce jour-là manger sa pâtée.

On l’avait adopté l’Etienne, à force qu’il revenait toujours, le jour suivant.

 

Parce que Quasimodo a de ces qualités indicibles qui inspirent la pitié, faute de mieux, et qu’on apprécierait que les autres aient à notre égard si on lui ressemblait. Et, ce serait bien l’diable si la laideur aussi repoussante fut-elle imposait son dogme en matière d’affinité, d’autant que l’Etienne, s’il avait la tête d’un artichaut blet n’en avait pas le cœur. Il savait partager son argent, ses gâteaux, ses jouets, sa constante joie de vivre. Il était drôle sans même le savoir et le vouloir, cordial et complaisant et c’était le roi des poissards, que si un pigeon se lâchait en survolant la cour de l’école, fallait pas chercher à savoir sur la tête à qui la fiente allait atterrir. Et puis, il était notre souffre-douleur, il en fallait bien un, et le confident de nos douleurs, parce que l’Etienne, il était pétri de bonté et de bon sens, d’une franchise déconcertante et savait, lui au moins, garder nos secrets, les plus intimes comme les plus infamants.

 

Il restait tout de même le plus improbable des êtres improbables que jamais je n’en ai rencontrés depuis, des pareils.

 

Souvent, lorsque nous partions de conserve en calvaire, lui à l’école moi au collège, il lui arrivait de dire ou de faire de ces trucs bizarres qui n’appartenaient qu’à lui et dont l’entendement m’échappait, comme de marcher à reculons tout du long, mais qui m’amusaient.

Avec lui, j’étais comme un entomologiste observant un bousier. Moi, qui n’aimais rien tant qu’écrire des histoires pour les dessiner ensuite, l’Etienne, c’était ma muse numéro un. Un comic-strip sur pattes !

 

Un matin, il s’évertua à marcher à pas de fourmi en équilibre sur le fil du caniveau, frontière entre la chaussée et le trottoir, comme une épreuve sportive qu’il s’imposait, non encore répertoriée par le Comité olympique.

Evidemment, lorsque nous devions traverser une rue, et notre itinéraire nous obligeait d’en franchir cinq, il restait sur la margelle du trottoir, l’air interdit.

-  « Christian, j’ai mal aux pieds, tu voudrais pas me…me prendre sur ton dos pour traverser la rue ? »

-   « Ça va pas la tête ?! T’as qu’à enlever tes chaussures et traverser la rue comme si tu franchissais un ruisseau ! » Lui lançai-je, pas convaincu ni par le ton de ma voix ni par son histoire de mal-aux-pieds. Qu’avait t-il encore inventé dans sa tête de type improbable ?

Tanguant tel un funambule sur son bout de béton de caniveau hors duquel il semblait n’avoir aucun salut, que la chaussée, le grand vide sidéral, ou le trottoir, miné de bombes anti-personnelles. Et ce regard de chat battu.

Ce matin là, je l’ai fait. Ne sais pas pourquoi.

Je me suis posté devant lui en me retournant, vaincu. Il m’a sauté dessus comme un singe après son baobab à m’étrangler le cou de ses mains moites, sales et pleines de chiures d’eczéma… Cinq fois de suite, on a joué la même scène burlesque, jusqu’à la grille de l’école. Ça va, il était aussi lourd qu’une pierre ponce, et je me plus à penser que j’allais raconter cette nouvelle loufoquerie de l’Etienne aux copains, le soir même, histoire d’en jauger le comique et la peine ou le plaisir à l’écrire et la dessiner.

 

Parvenu enfin devant l’école, il était tout content.

-    « Super Merci Christian, merci et encore mille mercis. Si un jour, t’as besoin que je te porte sur mon dos, même que t’es plus lourd que moi, je suis ton homme ! »

-    « Ouais, t’es gentil,  mais tu vois, c’est la première et dernière fois, parce que, comme les blagues, les plus courtes sont les meilleures, hein ?  Et puis, monter sur ton dos… Tu m’excuseras, mais si c’est pour finir aux Urgences, j’préfère encore traverser devant un autobus. »

-   « Merci quand même Christian, tu m’as sorti une grosse pine du pied. »

-   « Une épine, cornichon ! »

-   « J’sais bien, c’était pour la blague… Merci encore ! »

-   « Mais de quoi t’arrêtes pas de me remercier là, qu’on dirait Bernadette Soubirous devant la Vierge ? T’avais fait un pari que j’en suis le dindon ? »

-    « Non, non ! C’est parce que j’ai pas appris ma leçon de choses, sur les poules, les œufs, la volaille et tout le truc des pattes, des plumes….et qu’on va être interrogé de d’la d’sus et que…ben,  je m’étais dit, ce matin, en partant, que si j’arrivais à l’école en restant tout du long du chemin en équilibre sur le bord du caniveau sans tomber dans le vide de la route ou mettre un pied sur le trottoir, je ne serais pas interrogé. »

-   « Ah ouais ? »

-   « Ah ouais ! »

-   « Et quand t’as fait le chemin la semaine dernière à reculons, c’était pareil ? »

-   « Oui, et j’ai évité que le maître m’interroge que c’est Thierry qu’a pris une punition. »

-  « Ah ouais ? »

-  « Ah ouais ! »

-   « D’autres fois, je répète la même phrase dans ma tête de chez moi à l’école, comme : Etienne, t’as rien oublié dans ton sac ? Etienne, t’as rien oublié dans ton sac ? Etienne, t’as rien oublié dans ton sac ?... et que si j’y arrive et ben j’aurais une bonne note. »

-   « Ah ouais ? »

-   « Ah ouais ! »

-   « Bon ben, si ça marche encore ton truc, tu me le diras ce soir, et alors d’accord, là tu pourras me dire merci, ok ? »

-   « Ok ! »

 

Je l’ai regardé s’engouffrer dans la cour de l’école fendre la marmaille en faisant des pas chassés qu’il était tout guilleret et j’ai continué, interloqué, mon chemin jusqu’au collège, à l’autre bout de l’avenue Victor-Hugo, quand je me suis vu essayant de marcher en équilibre sur le bord du caniveau, pensant très fort à Virginie, des fois que....

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Mardi 4 octobre 2011 2 04 /10 /Oct /2011 12:09
- Par Alain Haye - Publié dans : Nouvelles

Giacomo n’avait pas des mollets de campeur mais de cycliste, la différence est affaire d’esthètes. Il avait pédalé plusieurs fois le tour de la Terre (1) et des poussières de bitume depuis qu’il avait su tenir sur un vélo, il y a de ça pffffffouu !! soixante ans et des poussières de semaines.

Il n’avait jamais raccroché, jamais, sinon le bleu-de-chauffe du garage dont on l’avait contraint à se défaire pour une retraite anticipée certes, mais méritée, comme l’on dit. Ses collègues ne s’étaient pas cassé la tête longtemps qu’ils lui avaient offert un superbe vélo Look pour son départ.

- « Fidelou ! » s’exclama t-il  les yeux pédonculés de surprise, « un Look !! J’crois pas là ! » Ce disant, il se dit que les gars et les patrons avaient du se dire qu’ils étaient sacrément pas fâchés qu’il s’en aille le Momo, parce qu’il fallait se fendre pour décrocher une machine pareille.

 

C’est sur ce vélo que depuis, il sillonnait les routes de France pour la bonne cause de la protection des albinos africains, revêtu du maillot à pois rouges de meilleur grimpeur du Tour de France. S’arrêtant de ville en ville, Giacomo était toujours accueilli par un conseiller municipal ou le maire en sa personne lui-même et, sous le flash du photographe du journal local, se voyait remettre un chèque pour la bonne cause de laquelle Giacomo pédalait, de ville en ville, sauf les dimanches et jours fériés. Quelques fois, un pot d’honneur lui était organisé, surtout dans les petites communes où tout est prétexte à boire un coup, mais toujours on lui offrait le gite et le couvert, en plus du flash du photographe et du chèque humanitaire pour la protection des albinos africains pour la bonne cause de laquelle il pédalait sur les routes de France.

 

Faut écrire qu’il s’était retraité ferme dans son petit pavillon du quartier ouvrier de Richwiller, petite commune située à un jet de potasse de Mulhouse. Pavillon acquiescé il y a 25 ans, payé depuis à réparer au noir, soirs et week-ends des générations de voitures de générations d’amis, cousins, voisins, frères et autres sœurs des voisins et vice-versa, qu’Arlette, sa femme, paix à son âme, l’avait baptisé « la Villa-Cambouis ».

 

Or donc, se retraitant ferme, il eut un jour une idée, « l’idée », feuilletant un magazine féminin. Fallait-il qu’il s’ennuie sévère pour lire Marie-Claire, et même pas dans la toilettes.

Il y pensa durant des jours et des nuits que son idée l’empêchait de fermer l’œil, tantôt le droit, tantôt l’autre, comme un caillou que l’on traine au fond de sa chaussure et qui finit par vous tourner le sang en boudin.

 

Il se décida, un matin de mai, entre sa tartine de pain confituré et son bol de café lacté, après qu’il fut tombé en arrêt sur un article des Dernières Nouvelles d’Alsace.

Le papier, laconique, relatait la conférence donnée par le professeur Marc Levitz de l’Institut Pasteur des universités de Strasbourg sur l’albinisme et « des problèmes dont étaient victimes celles et ceux qui en étaient victimes dans certains pays d’Afrique.» Arg ! Le journalisme n’est plus ce qu’il n’a jamais été.

La conférence s’était tenue deux jours plus tôt dans la salle des Fêtes de Richwiller, petite commune située à un jet de potasse de Mulhouse, la commune de Giacomo ! «Oh Fidelou !! Qu’est-ce que je foutais moi à lire Machin-Claire !!! » L’article était illustré avec la trombine du professeur en question, qui n’était pas albinos, et Giacomo, de s’exclamer devant Brutus, son chat, qui n’était pas plus albinos que le professeur ne l’était : « Bon sang, mais c’est bien sûr ! »

 

Il enfila dans l’ordre, jeans, baskets, tee-shirt et blouson et sortit la Fiat du garage direction la FNAC de Mulhouse. Il en ramena trois ouvrages de médecine qu’il parcourut durant des jours et des nuits que l’idée l’empêchait de fermer l’œil comme une poussière sous la paupière qui finit par vous tourner le sang en boudin. Non seulement, il s’abîmait les méninges sur ces livres écrits pour ne pas être lus sinon par leur auteur, mais encore passait-il des heures devant son écran d’ordinateur à fourgonner Internet que son imprimante en perdait le sens commun.

 

Au bout d’un mois de recherche, il se résolut à contacter une association pour offrir son projet que son idée elle est ficelée.

Ca tonalita et décrocha. Après quelques échanges, on le mit en rapport avec une seconde association, qui le dirigea sur une troisième association, laquelle l’enjoint de contacter une quatrième association qui serait sûrement intéressée par son idée bien ficelée, que cette quatrième association en question ne répondit pas au téléphone, ni ce jour, ni le lendemain, ni même le surlendemain qui tombait un dimanche.

Giacomo se perdit sur les routes des conjectures. Mais il en fallait plus pour qu’il n’en démordît. Alors, il partit en vélo cogiter quelques coups de pédales rageurs sur ses routes des conjectures d’une région qu’il connaissait si bien. Le vélo Look étincelant mais toujours remisé, il avait enfourché son vieux Mercier.

 

C’est bientôt que nos chemins allaient se croiser de plein fouet !

 

Le problème des vélos de course, les Mercier, les Look, les Seb, les Teffal, les Peugeot, les Bic et autres destriers cyclopédiques, aussi superbes qu’ils soient, ne sont pas armés de sonnette « dringg, dringg ! » équipement de sécurité indispensable et élément esthétique indéniable qui faisait tant la fierté du vélo de François, le facteur de Sainte-Sévère-sur-Indre. Or donc, quand je suis sorti du bois où je fus me soulager pour rejoindre ma voiture que j’avais arrêtée de l’autre côté de la route qui traversait la forêt de Bastwald, j’entendis un immense « FIDELOUUUUuuuuuu !!!!! » puis, après un fracas buissonnant ; rien, sinon le « trrrrrrllllit » si caractéristique d’une alouette des bois qui s’envolait en spirale dans le ciel de la forêt de Bastwald, grisollant à tire-d’aile.

Un cycliste du dimanche, sans doute perdu dans ses conjectures, avait préféré choisir de choir dans le fossé, que de m’aborder de plein fouet et sans aucune prévenance vu que son vélo n’était pas équipé de la sonnette règlementaire, élément de sécurité pourtant indispensable, et ce, alors que j’arrangeais ma braguette au quart de la voie, dans le fond d’une grande descente, au sortir d’un virage aveugle.

 

C’était Giacomo Bennedetto, comme l’enregistra la secrétaire de l’accueil des urgences où je le conduisis, le vélo en hélice enfourné dans le coffre de mon antique Taunus.

Blanc et grimaçant comme un linceul grimaçant, je n’aurais jamais pensé qu’il put s’appeler aussi espagnol ou portugais.

Fracture du fémur. Aïe !

N’ayant, comme toujours rien à faire d’autre que de ne rien faire, j’avais attendu dans la salle prévue à cet effet.

- « Puis-je le voir ? »

- « Vous êtes de la famille ? »

- « Oui et non, je suis celui qui vient de lui bousiller un fémur, mais bien involontairement savez-vous ! »

- « Son vélo n’avait pas de sonnette je suppose ? »

- « Ben voilà ! »

Mon Giacomo était livide sur son lit depuis la lucarne de la porte de la chambre d’où je l’observai.

Je décidai de revenir le voir le lendemain qui tombait un lundi, pour qu’il récupère, sinon de ses blessures, au moins son vélo que j’avais enfourné dans ma Taunus antique, avec des bonbons « la Pie qui Chante » que je viendrai.

Je rendis visite à Giacomo tous les jours, et nous sympathisèrent de concert. Nous partagions le même ennui chronique, moi « pôlemployé », lui retraité.

Ayant retrouvé quelque tonus, je le ramenai à « la Villa-Cambouis » dans mon atonique Taunus après son séjour hospitalier, accompagné de son vélo en hélice. C’est au cours du trajet duquel qu’il m’ouvrit son projet que l’idée elle est ficelée.

 

Elle n’était pas mal ficelée son idée, mais avec son fémur en sucette,  je ne voyais pas bien comment il allait pouvoir s’y prendre pour parcourir la France, de ville en ville, pour la bonne cause des albinos africains et « des problèmes dont étaient victimes celles et ceux qui en étaient victimes dans certains pays d’Afrique » que je ne la sentais pas bien son idée toute ficelée qu’elle est.

C’était mal connaître le bonhomme.

 

Un après-midi de juin, il attendit ma visite quotidienne pour recontacter la quatrième association que je le trouvais à mouliner en costaud sur un vélo d’appartement démuni lui aussi de la sonnette réglementaire. « Fidelouuu ! » lui dis-je, « tu pédales en costaud ! »

- “ Même pas mal !” me mentit-il d’un traître rictus.

- « Coule-nous un café, je reviens ! »

S’il revenait, alors.

Et en effet, il revint.

Il prit la tasse et le téléphone mais reposa la tasse, confus, et appela ladite quatrième association.

Ca tonalita et décrocha.

Je l’entendis raconter son idée par le menu qu’elle est ficelée et le vis se décomposer. Il fallait qu’il contacte, une cinquième association, au Congo, que le numéro de téléphone était long comme un carême !

- « Quel Congo ? » demandai-je histoire de.

- « La République démocratique du Congo » se désappointa t-il, « l’ancien Zaïre, ex propriété de Léopold le deuxième, roi des Belges, ancien territoire des pygmées et des Bantous et du royaume de Kuba et de Luba. »

- « Ah celui-ci… » me désabusai-je.

Après un lourd silence que le poids nous plongea le nez dans notre tasse, je lui dis que j’avais peut-être une solution, qu’il suffisait pour cela qu’il se fasse un « book ».

- « Un bouc ? »

- « Oui, un book ! »

Et que, s’il le désirait, je pourrais m’en occuper, ayant quelques notions de graphiste.

- « Fallait voir » qu’il me répondit noyé dans son dépit.

J’avais besoin de toute la documentation qu’il avait collectée sur le sujet et qu’on fasse des photos de lui en train de pédaler, le maillot blanc à pois rouges de meilleur grimpeur du Tour de France revêtu, debout, posant fièrement…

 

Une semaine passée, je lui portai son « book » qu’il était encore à 16 h15 mn dans un peignoir de désespoir, les yeux cernés de cernes.

D’abord impressionné par le boulot, il sourcilla.

- « L’est bidon ton « bouc » ? »

- « Ben et alors… essayons, nous verrons bien ?! »

- « Mais comment cela se fait-il qu’on me voit en photo avec mon maillot blanc à pois rouges de meilleur grimpeur du Tour de France dans un article de…du Petit Ardéchois, avec un gros chèque de …mille euros que des gens en sourire de costume le tiennent également ? »

- « La baguette magique de la palette graphique ! »

- « Allo ? »

- « T’inquiète, les gens en costume, je les ai quelque peu transfigurés et en plus, c’est une photo d’une remise de chèque prise dans une ville perdue du Canada alors… »

- « …du Canada ?? »

 

Il lit le faux article du faux événement du faux journal en question.

- « Oh fidelouuuu !! Mais, on croirait un vrai article d’un vrai événement d’un vrai journal… et là, l’association « Luttons pour la protection des albinos africains » Rôoôô… !! Mais, c’est mon idée ça ? »

- « Oui, ton idée qu’elle est ficelée ! »

Après quelques échanges pratiques durant lesquels ses défenses se fracassèrent une à une sur le sol du salon :

- « Mettons que ça roule… on fait comment pour donner l’argent ? »

- « Ben, on le dépose sur le compte de l’association. »

- « Laquelle ? »

- « La nôtre : « Luttons pour la protection des albinos africains » que j’en suis le président, toi le secrétaire, que je m’occupe de déposer les statuts à la préfecture de Mulhouse, qu’on ouvre un compte en banque de Mulhouse, au nom de l’association et pis voilà ! »

- « J’avais compris, mais l’argent, au bout du bout, l’argent, on le donne à qui pour les albinos africains ? »

- « Ben, tu sais, je me suis bien renseigné sur la question. Des albinos, ça court pas les rues en fait, et puis, aujourd’hui, beaucoup d’associations en Afrique se bousculent pour s’en occuper déjà…et surtout en République démocratique du Congo, ancien Zaïre belge des pygmées bantous, alors hein ! »

- « Ca se bouscule ? »

- « C’est une formule ! »

 

Et c’est ainsi, que, depuis, Giacomo Benedetto pédale chaque jour, sauf les dimanches et jours fériés, de ville en ville, récolter les chèques de bienfaisance des mains des conseillers municipaux, voire des maires en personne eux-mêmes des communes qui eurent accepté de l’accueillir et de donner pour la bonne cause de l’association « Luttons pour la protection des albinos africains » qu’on n’en parle pas assez, que Giacomo pédalait.

 

Nous tracions nos itinéraires département par département quelques mois plus tôt en fonction de notre planning et de l’accord des communes sollicitées, lesquelles, la plupart, acceptaient de donner et d’accueillir comme il se doit notre émissaire humanitaire, et pour ne pas passer pour des j’en-foutre aux yeux des autres communes donatrices, sous le flash du localier local, que la cause des albinos africains, personne n’en parlait jamais et que l’idée elle est ficelée.

 

En fait de pédaler, le fémur en guenille n’aidant pas notre affaire, Giacomo quittait de bon matin la généreuse commune sur son « Look » tout blanc, le maillot blanc à pois rouges de meilleur grimpeur du Tour de France, le cuissard tout blanc, la carriole derrière le vélo blanc toute blanche, avec le panneau au cul tout blanc marqué en noir « Luttons pour la protection des albinos africains » que le vélo était également équipé d’une sonnette blanche, élément de sécurité indispensable.

Le gros des étapes, nous faisions la route pépère dans le gros Mercedes Vito toutes-options, intérieur cuir, G.P.S, avertisseur de radar, chaîne stéréo... que, grâce à l’argent récoltée, j’avais acquiescé à mesure que le « book » s’épaississait de crédibilité, avec Brutus, le chat, qui n’était toujours pas albinos.

J’attendais Giacomo en rase-campagne, à un ou deux kilomètres au sortir de la ville généreuse, le récupérais, le vélo et la carriole dans le Vito, et le déposais de-même, à un ou deux kilomètres de la prochaine commune généreuse qui eut accepté, via « le book » dont j’avais arrosé la région, assorti de la demande de dons et d’un document officiel signé de la main de papa M’nengué, responsable congolais, ex-belge, de l’association « luttons pour la protection des albinos africains ». Que si Papa M’nengué existât vraiment fut-ce au royaume de Belgie et sût ça qu’il en serait tout blanc de colère, toute ficelée l’idée est-elle.

 

 

 

(1) 44 000 kilomètres pour ceux qui ne connaissent pas la distance du diamètre du tour de circonférence de la Terre

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Vendredi 30 septembre 2011 5 30 /09 /Sep /2011 12:27
- Par Alain Haye - Publié dans : Nouvelles

Charles De Gaulle passait ses nuits et la majeure partie de ses journées dans une malle d’osier entreposée dans un coin de la chambre. Une immense « malle » qu’on aurait pu croire avoir été tissée à l’intérieur de la pièce tant elle en imposait. Il n’y purgeait pas seul. Mon-Général avait comme compagnon d’infortune, un jeune mousse, Pierrot pour les intimes, Petit-Pierre pour Mon-Commandant, qui lui servait d’aide-de-camp, de secrétaire, et, à l’occasion, de souffre-douleur.

A part la malle, il n’y avait rien d’autre qu’un pot de chambre en fer-blanc, dissimulé dans l’endroit le plus sombre.

L’appartement ne comportait que deux pièces aux murs mouchetés de taches de moisissure protéiformes qui agrémentaient un papier-peint confit de roses flétries. Une qui donnait sur le boulevard dont les volets de l’unique fenêtre restaient constamment clos, et la seconde, aveugle, seulement éclairée d’une petite lucarne, au-dessus de la malle.

Chaque soir, le locataire improvisé et geôlier d’office, venait dormir dans la pièce côté-rue, où il n’y avait, pour tout meuble, qu'un lit crasseux et défoncé, une petite table basse à trois pieds de bois et un de livres et un vase de nuit Bourdaloue en faïence de Nevers.

L’appartement avait été réquisitionné par les « collabos » du 13ème pour y garder à vue leur prisonnier le plus célèbre, Mon-Amiral.

L’homme, un grand blond au cheveu aussi long et raide que sa carcasse, arrivait le soir à la tombée de la nuit, arme au poing, envoyait balader les clefs sur le lit, se dirigeait dans la pièce à la malle et, se tenant en équilibre au chambranle, jetait un « Ca va la’dans ? », s’en retournant quand Mon-Maréchal lançait à travers les mailles de la malle un « Hmmmmm !!! » autoritaire.

Notre blond collabo quittait alors ses chaussures et, ainsi nu, s’affalait sur son châlit  dans un hurlement de ressorts, pour ronfler quelques heures, son revolver comme une troisième main, avant de s’en repartir, à l’aube, non sans avoir fermer la serrure et les deux cadenas de sécurité à triple tours si cela eut été possible. Mis à part les ronflements, quelques fois des bruits intimes et le cliquetis des cadenas et serrure, c’est tout le dérangement qu’il provoquait dans le silence du gourbi.

Mon-Quartier-Maître-en-Chef avait prévenu ses geôliers, il ne fuirait pas, jamais, même la porte grande ouverte, « Moi, général De Gaulle, outragé, brisé, mais bientôt… libéré, par lui-même, par son peuple, avec, le concours, des armées, de la Franceeee…. » Les collabos ne relevaient plus, habitués à la grandiloquence de « Grand-nez » comme ils l’avaient surnommé autant par discrétion que raillerie.

« Mon-Sergent-Chef » ne sortait de sa malle, le costume ivoire toujours impeccable, que pour Yvonne, son agente de liaison et épouse à l’occasion. Elle arrivait tous les jours à 15h pétantes, sauf le dimanche et jours fériés.

Elle lui apportait, non des nouvelles de l’extérieur… il ne voulait pas en entendre parler, et les femmes, qui n’y comprennent rien à la guerre et vous font de longs-métrages du moindre pet-de-lapin…  Non, elle apportait le boire et le manger,  du vin de de Loire et du chou, essentiellement, dont il raffolait, et ce qui ne laissait pas d’incommoder son jeune compagnon de malle, mais surtout : des cartes postales !

Après le baisemain protocolaire, il la reniflait, faisant le tour de sa visiteuse toutes narines ouvertes, dont il était bien pourvu, et, quand venait à l’envahir le long soupir qu’il s’impatientait de ressentir, il l’invitait sans mot dire à s’asseoir, à même le parquet. Faisant de même, assis face à elle, il sortait de la poche de sa redingote une grosse loupe, pendant qu’elle lui tendait une à une les cartes postales, vierges de toute écriture. Cette fois-là, c’étaient des images noir-et-blanc de Bretagne. Armé de sa loupe, Charles regardait une à une, longuement et silencieusement les images; parcourait chaque détail des paysages, des monuments, des rues, des places publiques et, sans quitter la loupe de son gros œil, levant la tête devant Yvonne, tendait une main avide pour une autre carte postale, et ainsi, jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus. C’était d’un touchant !

Alors, Mon-Caporal se relevait, remettait quelque ordre dans les plis de son uniforme et, de toute sa hauteur, invitait Yonne à faire de même, lui tendant une paluche galant.  Il sonnait Pierrot, resté à l’affût, qu’il appelait Petit-Pierre, lequel sortait alors d’un bond de la malle, pour qu’il s’occupât de la nourriture et des boissons.

Pierrot avait à peine quinze ans, le crâne rasé, tout d’uniforme bleu-marine vêtu.

S’étant exécutée, Yvonne, d’un sourire maternel, lui tendait alors, comme chaque jour, l’illustré qu’il attendait tant. Cette fois, c’était un exemplaire de « Petzi ». Il la remerciait de toutes ses dents et disparaissait tant bien que mal dans la malle avec les bouteilles, les cantines pleines de chou, et le précieux magazine.

Quelques fois, Mon-Commandant s’étant remis debout, déboutonnait son pantalon et demandait d’un mouvement de cap à son agente de liaison de se mettre à genoux, jusqu’à ce que Mon-Général rende les armes.

Après le baisemain, elle tournait les talons, fermait la porte sans se retourner, les cadenas et la serrure et s’en repartait descendre rapidement l’escalier que rythmaient ses talons-bobines.

En bas, près de la grille de la petite maison, deux agents des « Brigades du Tigre » faisaient le pet, un troisième posté à la terrasse de la buvette, de l’autre coté de la rue. L’un d’eux restait, le second accompagnait Yvonne à l’extérieur avant qu’elle ne se perde dans la foule de ce jour de marché.

Un matin, quelqu’un pénétra dans l’appartement, à une heure indue (?) Dans la pénombre de la malle, Mon-Capitaine, dans un réflexe soldatesque, bâillonna le jeune mousse de sa pelle de main alors que celui-ci somnolait et que donc n’avait rien entendu.

Petit-Pierrre, qui cela peut-il être ? Un envoyé des forces spéciales françaises venu délivrer leur chef suprême que je suis ? Un émissaire des FFI ? Un collabo ? La Gestapo ? La belle Yvonne qu’aura oublié sa montre ? Ce vieux con et chenu de Pétain ? Ce gros et suffisant Cheurchille ? Ce bon mais trop hébreu Léon Bloum ? Adolf….en personne ?? Jésus-Marie-Joseph ???

Pierrot étouffait….

Les pas de l’inconnu résonnaient timidement dans la pièce d’à côté. On entendit bientôt gémir les ressorts du lit puis le sifflement incongru mais joyeux du refrain de « la Marseillaise ».

Charles, bandé d’une saillie de patriotisme à l’écoute de l’hymne national, et de cette témérité qui n’appartient qu’aux militaires de haut-rang, prit sur lui pour sortir de la malle se présenter à cet inconnu lui demander quelque explication… Quoi qu’il lui en coûtât !

Petit-Pierre reprit son souffleeee !!!

 

Après s’être assuré des plis de sa tenue, Charles se dirigea dans la pièce voisine d’un pas assuré mais velouté, les collabos ne lui avaient laissé pour toutes chaussures qu’une paire de charentaises,  et s’arrêta sur le pas de la porte.

Un homme, jeune, genre athlète, vêtu d’une sorte de short moulant noir, d’un maillot tout paté, bleu-blanc-rouge, frappé de la marque de boisson St Raphaël, le cheveu blond dressé sur un visage taillé à la serpe, qui souriait de bon cœur, le regardait d’un air goguenard. « Salut m’sieur d’Gaulle ! »

_ « Pardon jeune homme ? A qui ai-je affaire ? Que venez-vous faire ici ? Comment avez-eu les clefs de ma geôle ? De qui êtes-vous le, le…..  Etes-vous un envoyé des forces spéciales françaises venu délivrer leur chef suprême que moi je suis ? Un émissaire des FFI ? Un collabo ? Un de ceusses de la Gestapo ? De ma belle Yvonne qu’aura oublié sa montre ? Ce vieux con et chenu de Pétain ? Ce gros pédant et suffisant de Cheurchille ? Ce trop bon mais trop juif  Léon Bloum ? Adolf….en personne ??  Que moi, Général De Gaulle, outragé, brisé, mais bientôt… libéré, par lui-même, par son peuple, avec, le concours, des armées, de la Franceeee…. Jésus-Marie-Joseph ?  REPONDEZZZZZZ à la fin ???"

Le garçon cycliste se redressa devant tant d’autorité dans un couinement de ferraille.

-  « Vous savez que nous sommes le 14 juillet Mon-Supérieur…eh bien, je viens de remporter la course cycliste organisée par le comité des Fêtes du 13ème arrondissement… Voilà… Je m’appelle Jacques Anquetil » tendant une main fébrile que Charles ignora.

-   « Jackanketil ? Konépa ! Et que me vaut votre visite ? »

-   « J’ai eu la récompense, enfin le prix, en remportant cette putain de course, coriaces les gars du coin vieux, enfin de pouvoir venir vous rendre une petite visite de courtoisie… et alors, si vous pouviez, enfin, si vous ayez bien d’agréer l’obligeance de me dédicacer… » Notre champion cycliste de la course du 14 juillet du 13ème arrondissement sortit de sous son maillot tout pâté, une photo, qu’il lui tendit et que son interloqué prendit.

Sans lever la photo à hauteur de ses yeux, mais les baissant obligeamment sur l'image, il vit. La tête d’un homme affublé d’un grand-nez cachant une petite moustache ridicule, sous un casque tout aussi ridicule, dépassant de la tourelle ridicule d’un char français ridicule. »

-   « ???? »

Mon-Maréchal-des-Logis-Chef droit comme un « i », la photo pendant le long de la couture de son pantalon, comme une larme sur la joue d’une femme éplorée (le lecteur trouvera sans doute cette image mal t’à propos mais qu’il en trouve une autre), pincée entre ses pouce et index, envoyait de ses deux yeux furibards des missiles Jet-21 à ce paltoquet de sportif du dimanche de 14 juillet du13ème arrondissement.

Le jeune Jacques Anquetil sortit timidement un petit crayon de sa poche arrière, le lui tendant avec ces mots :

      _ « Mon-Suprème-Caporal, on va la gagner cette saleté de guerre, les fridolins n’en ont plus pour longtemps. Moi, je ne sais pas trop, mon truc voyez, c’est l’vélo… mais si j’avais un conseil à vous donner, partez, partez en Angleterre, leur bouffe est dégueu je sais, mais là-bas, vous pourrez…vous pourrez organiser la Résistance et parler dans le Poste, aux Français… comme ça vous (…) et hop, que la paix elle est signée ! »

-   « Mais, mais… jeune homme. Qui vous a permis de…. ???  Je vous prierais de quitter immédiatement cet endroit où l’on me retient prisonnier, moi, général De Gaulle, outragé, brisé, mais bientôt… libéré, par lui-même, par son peuple, avec, le concours, des armées, de la Franceeee…. » Le coureur champion vibrait au rythme de cette voix de stentor si ce n’était que ce grand nez l’amusait.

-  « Ma signature Mon-Chef-Suprême, ma signature ?  Allez quoi, j’ai gagné la course… pour... pour la France ! Et pis, oubliez ce que j’ai dit pour l’Angleterre… moi, vous savez, à part pédaler…le reste, ça me dépasse hein !»

Charles, les yeux humides, signa la photo, la tendit au cycliste qui le remercia d’une courbette avant de disparaître comme il était venu.

De Gaulle, resta coi, ému, interdit, un long moment…que ses hagiographes s’endormirent… jusqu’à la nuit tombée de la nuit, sans bouger d’un cil, quant à entendre des pas dans l’escalier….

Il s’en retourna alors dans la malle, appelé par l’acide et délicate odeur de chou.

Dans la pénombre de la pièce, une souris aurait pu entendre une bien curieuse conversation sortir d'une malle en osier et qui allait changer le cours de l'histoire si les souris n’étaient que des sales rapporteuses. Ce que personne n’a pu jamais prouver malgré toutes les expériences qu’elles ont pu subir, sans jamais ne rien avouer.

- " Sais-tu Petit-Pierre d'où vient le mot "Choucroute" ?"

- " Ben voui, Mon-Aumônier-de-Deuxième-classe-en-Chef… de chou et de croûte... chou en croûte, évident non ? !" d’une bouchée de saucisse de Morteau cuite à l’alambic.

- " Cornichon, voilà ce qui nous fait la guerre entre les peuples…. Ca n'a rien à voir ! Z'est un mot halleumand : Sauerkraut... qui veut dire tout autre chozze que chou en croute !"

Après un silence de bouchée de chou.

- " Ils mangent du chou les Anglais, tu crois P’tit Pierre ?"

- " Ben, j'ai entendu dire qu'ils en farcissaient les panses de leurs brebis  Mon-Lieutenant-en-Chef  ?!"

- " Bien, prépare ton fourbi et mon barda, nous partons cette nuit même pour l'Angleterre !"

- " On se fait la malle her guénéral ?!"

- " Yah... dré drôle humuur franzai » se força Charles, histoire de couvrir un gaz aussi discret que malodorant.

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Vendredi 23 septembre 2011 5 23 /09 /Sep /2011 12:10
- Par Alain Haye - Publié dans : Nouvelles

- « Fais chier le daron ! Y nous avait promis qu’il nous emmènerait avec ma sœur au ciné voir «la Soupe au Chou » et le film ne passe même plus (…) Tiens jamais ses promesses le con ! Peut bien nous faire la l’çon ! »

 

J’en étais justement à « laborer» sur ma rédaction dans la salle-à-manger.

- « M’man ? Comment on dit quand...euh, comment dire ? »

Elle arriva, parfumée à la lessive, et, se penchant derrière moi sur mon devoir…

- « Ah oui, je vois, on dit « les paroles s’envolent, mais les écrits restent ». Tu comprends Roro ce que ça veut dire ? »

-« Oui, je pense. Quand ont dit quelque chose et bien les mots une fois qu’on les a dits, c’est comme si on ouvrait la cage de sa bouche, les mots, ils se sont envolés, disparus… Alors que si on les écrits, ils restent sur le papier, pour toujours. Ca j’avais compris m’man, mais c’est l’exemple qu’il me faut. »

- « Ben, quand quelqu’un te promet quelque chose, si la promesse n’est pas écrite noir sur blanc sur un papier, il peut toujours dire après qu’il ne t’avait rien promis, ou que tu n’as pas compris, ou qu’il ne s’en souvient plus… »

- « Ah oui ! Comme papa quand il avait promis qu’il nous emmènerait au ciné avec Elise voir « la Soupe au chou » et qu’il n’a pas tenu sa promesse ?! »

- « Exactement ! »

 

Ma mère a gueulé quand mon vieux s'est pointé ce soir là ! Qu’il était parti pour ramener l’pain… et qu’en rentrant deux heures plus tard, depuis la cuisine, elle l’a vu arriver comme si c’était un extra-terrestre qui débarquait à la maison, en l’suivant d’un œil noir, l’oignon à la main qu’elle épluchait.

Elle a jeté l’oignon dans l’évier. Le torchon sur l’épaule et le couteau à la main, s’est avancée, arcboutée comme une laie qui va attaquer, le sourcil mauvais et les yeux rouges d’oignon et de furibardise. Là ! J’ai su qu’cà allé barder…J’me suis fait tout p’tit, que si j’avais pu, je serais rentré dans ma trousse.

 

Pendant que le père, il enlevait son manteau et essayait d’enfiler ses pantoufles, elle s’est plantée devant lui, et, à deux doigts du nez : « Et alors ? »

Mon vieux, en se relevant…il n'avait pu mettre qu’une pantoufle… « Alors quoi ?…l’est pas tard ! »

- « …ET LE PAIN ? » qu’a hurlé ma mère que tout l’HLM en a tremblé. « tu l’as bouffé pour cacher ton haleine de vinassou ?? »

Alors là l’père, mal de chez mal ! Il n’y pensait plus au pain. Il a bredouillé qu’il y en avait plus ! « Voilà, désolé m’sieur Billard, on n’a pu d’pain c’soir:…je sais pas quoi y s’est passé c’soir, mais dévalisé mon pauvre…»

 

Ma mère a enclenché la s’conde en lui collant un coup de torchon, le poing serré sur son couteau menaçant. Ca fait mal un coup de torchon humide…mais c’est pas bien méchant quand même…. Elle lui criait dessus qu’elle en avait sa claque de son bagou d’ivrogne qu’était fort pour embobiner son monde…comme il l’avait embobinée y’a quinze ans…qu’il l’embobinerait plus ! Fini, nada…macache wouallou ! (…) Elle braillait et jurait comme une harpie, ce qui n’était son habitude, devant l’père qui s’était baissé face à l’attaque-surprise pour enfiler sa deuxième pantoufle décidément récalcitrante…

Tendue comme une arbalète, elle allait tirer. « Tiens, ben justement, les paroles s’envolent, les paroles s’envolent » qu’elle répétait en s’en retournant d’un pas décidé dans la cuisine. Elle dansait le jerk avec son torchon et son couteau…Y’a pas que les paroles qui s’envolent, la vaisselle aussi…

 

Le père avait le rabouin et bougonnait, « y’a pas mort d’homme ! », mais vu que sur le chemin de la boulangerie y’a d’abord le café du « Pt’tit Paul », soit il en avait oublié la boulange après le passage chez « P’tit Paul », soit il avait laissé le pain sur le zinc…mais, ça il ne pouvait pas le dire à la patronne.

 

Ma mère a déboulé comme une tornade dans le salon, où mon père s’était posé discrètement, à sa place, à la grande table, et m’a demandé « s’il te plait Roro, une feuille de cahier", que je suis allé chercher dans mon cartable.

Elle s’est posée face au père et à commencé à écrire une liste de trucs longue comme un fémur sur la feuille à grands carreaux…

- « Alors, t’as dit que t’allais réparer les chiottes qui fuitent depuis six mois (elle avait dit fuitent dans son énervement)…pas fait ! T’as dit que tu changerais la prise électrique de la machine-à-laver…pas fait !.... Que t’emmènerais Roro et Elise au cinéma, pas fait ! » et ça n’en finissait pas…

Elle était furax, la mère, jamais vu ça ! Elle n’arrêtait pas d’allonger sur la feuille tout ce que mon père avait dit qu’il allait faire… « promis, demain ! »… Elle tirait la langue en écrivant, comme moi dis donc, marrant ça !

 

Elle a rejeté le torchon de son épaule, a tapé du poing sur la table que le cendrier en a sursauté de surprise et, se penchant, menaçante, devant le père en lui plaquant la feuille sous les yeux, le crayon suspendu : « Maintenant, tu signes ! Devant ton fils, qu’est témoin… »

- « Oh non, et ohhh, m’man, j’suis pas dans le coup moi là ! Toujours à la mauvaise place au mauvais moment… Tout moi, ça ! » j’ai pensé, contrarié.

Le père a regardé la liste sans un mot, pendant que j’en profitais pour ranger mes affaires, faisant semblant de la lire, les lèvres en canard, il a signé « le contrat » avec un sourire benêt qui se voulait apaisant, non sans me jeter un coup d’œil mauvais. La mère a repris le papier, et, repartie dans la cuisine, l’a collé sur le frigo avec l’aimant de la Vache Qui Rit.

 

Accalmie.

 

Le padre y m’a regardé, répétant tout con, la mâchoire tendue ; « les paroles s’envolent, les paroles s’envolent… y’a pas qu’les paroles qui vont s’envoler t’à l’heure. »

Je me suis carapaté dans ma chambre, vite fait !

 

Au dîner, le soir on a bouffé des biscottes qu’étaient toute molles…et pour une fois, sans qu’aucune parole ne s’envole au-dessus de la tablée. Y’a qu’Elise qu’a osé demander de sa petite voix innocente : « Y’a pas d’pain m’man ? »

- « T’a qu’à demandé à ton père où il est l’pain ? »

Personne n’a moufté.

 

Le lendemain, j’ai raconté la scène aux copains:

- « Pourquoi qu’on dit que les paroles s’envolent ? » a demandé l’Etienne.

- « Ben, t’es con toi ! Réfléchis un chouia, un tout p’tit chouia…» a répondu Dico. Il se prénommait Didier, mais on l’appelait Dico, parce que c’était une grosse tête, toujours un bouquin dans la poche, toujours à nous sortir un nouveau mot qu’il avait noté.

- « Si ce qu’on disait, au lieu de s’envoler, ça retombait quand on parle, on pourrait pas les entendre les paroles qu’on dit, elles…elles s’écraseraient par terre…t’aurais plus qu’à trier dans le tas de mots et à refaire le puzeule pour comprendre. Tu vois l'boulot ? Faut bien qu’elles s’envolent les paroles pour que tes oreilles les entendent, vu qu’elles sont au niveau de la tête, à hauteur de la bouche, face à tes oreilles, tu piges ? »

Grand Jacques a confirmé.

- « Ouais, parce que si les paroles elles retombaient par terre au lieu de s’envoler et que vu que c’est rien que le travail des oreilles d’entendre, dans ce cas, Dieu, il nous aurait fait pousser des oreilles sur les pieds.»

L’image d’avoir des oreilles aux pieds nous a fait sourire.

Samir, toujours pragmatique.

- « Tu t’imagines avec des oreilles aux chevilles ?? Pour jouer au foot, bonjour ! »

Dico a rebondi :

- « Ouais, mais si Dieu il avait fait ça, il nous aurait mis aussi la bouche à la place des orteils. » Alors, là, chacun se bousculait les méninges à l’idée.

- « On aurait la bouche qui pue des pieds ! »

L’Etienne, toujours branché sur « la chose », n’a pas perdu l’occaz’ .

- « T’as raison, et pis t’imagines, si Dieu, il nous aurait collé la bite à la place du nez !? »

Oublié l’image des chevilles-oreilles et orteils-bouches !

Grand Jacques se marrait comme une baleine :

- « Bon Dieu, ouais ! Le paf à la place du pif (rires)…Et quand on va à la gym avec les filles de la classe de madame Charlier, en file indienne, y’en a, ça voudrait t’les chatouiller derrière la nuque !! Ah ahhhh !!! »

Alors moi, j’ai eu une vision d’un coup et j’ai pensé tout haut :

- « Et les filles alors ? Si nous, on avait la bite à la place du nez et les filles alors ?! »

Y’a eu un silence…la question méritait réflexion. Chacun de chercher à visualiser le truc, et l’Etienne, l’excité de service, postillonnant en se marrant :

- « Oh non, imagine, la chatte à la place du nez ?? c’est dégueu !!! »

Et Dico a dit très justement :

- « Remarquez, dans ce cas, on aurait les slips sur la tête… ».

 

C’est quand les rires se sont tus et le sujet épuisé, qu’on aimait savourer cet instant de silence, en attendant une autre connerie à dire ou à faire, que, comme souvent Bruno, il sortait sa sentence, de sa voix haute perchée de fille manquée.

- « Quand on entend toutes les conneries que vous racontez, vaut mieux qu’elles s’envolent les paroles et qu’elles disparaissent le temps d’un coup de vent, que personne ne les entende plus jamais et surtout sans savoir qui les a dites. Parce que vous imaginez qu’un jour, tout ce qu’on dit reste, tout ce que chacun a dit, toutes les conneries que vous venez de balancer…et les secrets qu’on répète, les trucs qu’on dit aux filles… les mensonges… tout ça, si elles restaient écrites, pour toujours, que tout le monde pourrait les lire ? Vous imaginez ça ? Et dans dix ans, vingt ans ? La honte qu’on se trimballerait… ’’

Là, il y a eu un grand, un énorme blanc…..

- « Il n’y a que les promesses qui devraient être écrites, pour toujours » je me suis dit dans ma tête, pensant à Elisabeth, mon amoureuse à moi, qui m'avait juré craché qu'on se marierait quand on serait grand... sans trop que je n'y crois.

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"Les paroles s'envolent" Sculpture de Jean-François GLABIK

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Lundi 19 septembre 2011 1 19 /09 /Sep /2011 15:35
- Par Alain Haye - Publié dans : Nouvelles

Le soleil encore ensommeillé que ça se bousculait déjà au zinc du café « chez P’tit Paul », pire que les dimanches de tiercé. Ceux de l’usine se tiraient la bourre avant le coup de sirène comminatoire. Les autres, en bleu de chauffe, tenue de facteur ou autre vêtement de métier, pas pressés que l’heure d’embauche arrive. Tous carburaient déjà au blanc et à la goldo à fond les grelots.

Nous, on s’y arrêtait vite fait sur le chemin de l’école pour deux ou trois roudoudous, les mêmes qui nous niquaient les dents et nous bouffaient les lèvres, ou des oignons, voire des boules puantes, quand le grand Jacques avait réussi à piquer un franc à sa vieille, bourrée la veille comme un coing.

P’tit Paul faisait bar, confiserie, ambulance et taxi, cabine téléphonique, dépôt de pain et coiffeur. Il dansait le tango comme un argentin dont il disait être de sang de par sa grand-mère, faisait des claquettes dans les grandes occasions et se tapait les veuves du quartier et celles qui ne l’étaient pas encore, dans son ambulance-taxi. Le salon de coiffure, qu’on appelait la salle de torture, était dans l’arrière-bar, séparé d’une porte vitrée sablée du mot « Barbier pour hommes », des fois qu’on ait un doute sur le genre, qui lui permettait de surveiller la clientèle et de s’en jetait un par là même quand il y avait demande et que la Suzanne était au diable.

Hormis la barbe, « des hommes », qu’il taillait dit-on avec doigté, la seule coupe de cheveux qu’il connaissait, pour les gamins du quartier, c’était la « Godefroy de Bouillon ». La coupe au bol quoi, que bien souvent tu sortais de la salle de torture la frange de guingois, surtout si ton daron t’y poussait le soir. Le soir, fallait pas ! Le P’tit Paul tout Argentin qu’il ait pu ne pas être, au quinzième verre, l’avait le nez rouge comme les Français ou les Javanais.

Tu rentrais chez toi, la honte aux cheveux, avec ton vieux, aussi de traviole que ta tonsure, que le lendemain, les autres se la dilataient en voyant ta tronche… avant que leur tour n’arrive.

Ca buvait dru cul-sec là d’dans. Les verres étaient reposés ferme sur le comptoir sanguinolent d’un coup mat accompagné d’un pincement de lèvres rose-humide et d’une grimace, comme si on les obligeait à avaler d’un trait une cuillère d’huile de foie de morue… Tu lâchais ton verre, ça voulait dire que c’était bon. T’étais chaud-bouillant, agoué ! Tu le gardais entre tes doigts une fois posé, t’avais pas ta dose. A peine le rituel énoncé que le verre était à nouveau plein, à ras bord. P’tit Paul n’en ratait pas un. Un métier ! Fallait que ca rentre !

Il n’arrêtait pas l’Argentin des claquettes, toujours frais et dispos, parfumé du matin au soir, le cheveu gominé, la bouteille sans étiquette scotchée à la main qui virevoltait au dessus des rangées de pyrex et le torchon dans l’autre, qu’il passait dessous d’un reflexe.

Je n’ai jamais compris pourquoi ils s’enquillaient ainsi des verres aussi petits et pas directement un grand, ou au goulot de la chopine tiens, comme Uranus, puisque le temps leur manquait. Question de principe et d’éducation, sans doute.

- « Sacrilège ! Du côte dans un verre de bière de boche… t’aurais été pas collabo toi ? » que m’aurait jeté mon père du haut de sa hauteur, un index levé au ciel, si je lui avais posé la question. De toute façon, je ne lui posais jamais de question.

Ca clopait sec aussi et le bar était dès l’aube autant enfumé que le terrier d’un renard. P’tit Paul disait que c’était qu’il y avait un microclimat dans son bistro et que le matin, le brouillard, il était dedans, chez lui, et pas dehors, comme chez les English. C’est ce qu’il disait à sa Suzanne quand elle se radinait dans le bar qu’on voyait ses seins débouler avant sa tête, ouvrir la porte qu’un nuage s’enfuyait.

La femme du P’tit Paul n’était pas charcutière au blanc comme disait l’Etienne qui ne comprenait jamais rien, «au noir qu’on te dit ! ».

C’est elle qui préparait les tripailles pour le boucher du coin et approvisionnait l’asile de vieux du quartier. Mon père m’avait dit que les gars, en cachette de P’tit Paul, ils l’appelaient la prim holstein.

- « Je t’explique bonhomme. C’est une race de vache, prim holstein, comme charolais…tu vois, celle que t’as l’image dans ton livre de géographie, qu’ils ont en Suisse et qu’ont des gros pis bien roses pleins de bon lait chaud et une robe, parce tu vois, on dit robe pour la couleur d’une vache, hein ? Et ben, la prim hosltein, sa robe est pie comme on dit, blanche avec des tâches noires…ça s’dit cette couleur pour les vaches : pie. Tu comprends ? Pas comme le pis…de la vache, que ça s’écrit, hein ! Comme la pie, l’oiseau qui chante…. Bon, ça fait rien !»

- « Ben oui, la pie… » pour montrer que je comprenais (pas grand-chose) et feindre mon intérêt.

- « Parce qu’elle travaille dans la viande que vous l’appelez comme ça ? »

- « Oui...enfin non… tu vois, la Suzanne, avec sa poitrine énorme qui lui fait tout le tour et sa peau toute rose, pleine de grosses veines bleues et couvertes de duvet blanc, avec son tablier toujours dégueu de taches de sang séchées…et bien, tu la mets à quatre pattes, tu lui poses une paire de cornes en guise de chignon et lui colle une queue à mouches au cul, tu l’emmènes au champ du père Francis, et le taureau, même avec l’odeur, il y voit qu’du feu ! Et vas-y qu’je meugle sous la lune toute la nuit…. » Et le voilà à rire le daron, comme il avait dû rire quand on le lui avait racontée. Pas peu fier, pour une fois, de la refourguer à quelqu’un qui ne la connaissait pas…et de raconter un truc drôle, lui qui était incapable de sortir quoique ce soit qui fasse rire ses acolytes de comptoir…et à qui que ce soit, surtout pas nous, surtout pas moi qui souriais par condescendance et aussi par peur, même qu’il s’en fichait de sa première cuite que je souris ou non.

Or donc, « Chez P’tit Paul » était sur le chemin de l’école et on savait que le matin, fallait pas passer sur son trottoir, mais en face, ou alors faire gaffe…aux glaviots.

Parce que si ça buvait et fumait, ça toussait rauque là ‘dans.

Z’étaient tous comme des vieilles bagnoles diesel qui mettent une heure à passer la première. Fallait avoir descendu cinq ou six blancs, griller deux ou trois gauloises ou gitanes et graillonner tout ce que leur chaudière de poumon n’en pouvait. Ca hoquetait, raclait, gargouillait à tout bout de comptoir, en commentant les nouvelles du Journal et l’un après l’autre ouvraient la porte pour envoyer gras dehors à qui mieux-mieux. Le trottoir était confit de gros trucs verts, marrons, jaunes…qui étincelaient dans la lumière matutinale. Les formes, les volumes, les couleurs… tout ça dépendait de l’âge du capitaine…N’empêche que, comme les hannetons, ça vous collait aux godasses si vous aviez le malheur de marcher d’sus.

Un matin, l’Etienne, il s’était arrêté au milieu du trottoir du P’tit Paul et regardait parterre.

- « Etienne, magne, on est encore être en retard ! » L’Etienne, penché au-dessus de je ne sais quel truc, mouftait pas.

- « Etienne, merde ! » Il répondit alors, « il bouge !! »

- « Quoi qui bouge ? « Que je fais, dix mètres devant, m’arrêtant.

- « Le gros glaviot, là, je l’ai vu bouger, c’est comme si qu’il était vivant. »

On est reparti en laissant cet imbécile les yeux dans la morve. En nous rattrapant, il a insisté : « Je vous assure, les gars, je l’ai vu bouger de mes yeux …comme une espèce de gros têtard tout dégueu ou les trucs gluants qu’y a au fond de la mer… »

- « Fi d’cacanne, arrête tes conneries l’Tienne, c’est toi le têtard, ta mère t’a encore refilé du sirop de prune hier soir pour que tu lui foutes la paix pendant qu’elle pompait ton vieux. »

- « z’êtes cons les mecs ! M’croivez jamais.»

On entendait la sirène en pressant le pas pour rejoindre l’école comme on savait que nos vieux pressaient le pas pour rejoindre l’usine. L’heure de rentrer les moutons.

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Moa !

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Je me présente...contre personne.

Je n’ai jamais autant ri que lors de ce dîner. Raymond Queneau, accompagné de son épouse, qu’il appelait gentiment « ma quenelle » et nous « la Raymonde », ne cessait de se marrer comme une baleine à bosses avec le charmant Boris Vian aussi pâle qu’un cierge. Celui-ci nous fit la primeur de son dernier texte : « la vraie rigolade », de circonstances.  Jean Yanne jonglait avec les mots au-dessus des plats devant Pierre Dac se préservant d’un déroutant sérieux. Georges Pérec, des crayons dans les cheveux, son petit vélo à guidon chromé gardé près de lui, dressait sur la nappe la liste de tous les objets se trouvant sur la table nous ayant alléchés de la promesse d’une épitaphe avec tous ces mots, avant la fin du repas. Aristoclés, le taulier, que tous appelaient Platon, «parce que j’ai le dos large » me glissa-t-il, apporta la blanquette, ce qui frissonna Henri Michaux : « pas fin…pas fin » litanait-il. Il voulait dormir dans « une pomme » ? Il n’y a bien qu’Ubu qui le comprenait, même s’il battait la breloque. Toulouse-Lautrec, ivre comme un bateau, roupillonnait à même son assiette, pendant que Pierre Autin-Grenier entreprenait Anne-Françoise Kavauvéa, qui rigolait comme une pendule alsacienne, tout en remplissant nos verres de rouge d’un bras qu’il avait élastique. Je me souvins d’un Guy, venu dire un mot en passant….avant que, de ma poche, mon sony sonna !!

Je dus me résoudre à décrocher et me réveiller.

Quel rêve pénétrange ? Je n’en gardai qu’un scénario lacunaire « aphorisme du sommeil »… Mais depuis ce dîner céleste, j'ai le sourcil gauche qui interroge le ciel en permanence et suis atteint de la manie griffonneuse. Inkurab’.

Alors j'écris, parce que j'adore mentir et que je ne tiens pas à ce que mon sourcil s'envole, question d'amour-propre…. Et puis, quand j’y songe, des fois que mes hôtes rappliquent derechef pour finir le dessert, va me falloir quelques reliefs à leur immoler.

 

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